jeudi 17 avril 2008

Rien et ensuite quelque chose

Salut mon ami,

Je t'écris sans avoir d'idée de base. Je n'ai de message que ce manque de message. Étrange n'est-ce pas? Est-ce qu'une lettre a un sens sans avoir de message? Peut-être est-ce que tu vas voir un message là où je n'en vois pas. Alors est-ce que ce message existerait vraiment ou est-ce que ce serait seulement une fiction de ton esprit?

On peut voir dans ce petit mot, cette petite question, naître un grand nombre de réflexion qui, généralement, m'oppose à bien des gens dans un débat généralement très intéressant. Je pense que nous l'avons eu souvent et je pense aussi en avoir traité un peu dans mes lettres précédentes. Je vais encore, tu peux le sentir, m'attaquer à ceux que je nomme, à tors ou à raison, les idéalistes de la littérature. Ici, je vais viser ceux qui voient dans une oeuvre un sens inhérent, fixé et provenant de la volonté consciente ou inconsciente de l'auteur.

Non! Je ne veux pas me lancer dans ce débat qui est trop vaste et complexe pour que je l'encadre ici dans mes mots, mais je veux seulement te laisser un portrait de ma manière d'entrevoir la chose. Enfin... J'aime penser qu'une oeuvre quelle qu'elle soit n'est qu'une chose, là, sans raison. C'est aussi pourquoi j'aime parfois aller dans des endroits que je ne connais, pas même par lecture ou photographie. Dans cette posture, on voit d'autre chose que ce qu'on pourrait y voir après avoir lu un livre sur le sujet. Je pense au voyage par exemple. Arriver dans un endroit inconnu est une expérience totalement différente que celle que l'on peut vivre en voyageant plein d'une culture sur les lieux et son histoire. Je ne dis pas que l'auteur, ici, n'a pas d'objectif, qu'il n'a pas de message, qu'il ne tente pas de mettre un sens dans son oeuvre. Je dis seulement que du point de vue de l'auteur, il n'y a pas de préséance d'une interprétation sur l'autre. L'homme qui a inventé le marteau avait un objectif bien précis quand il a créé le marteau. Il voulait qu'on s'en serve d'une manière bien précise. Comme la personne qui a inventé le tournevis, mais on peut prendre chacun de ses objets et en faire des utilisations bien différentes que ceux que les auteurs avaient en tête.

Ce débat peut sembler vain et inutile. On peut s'imaginer que je coupe un cheveu en quatre par cette distinction, mais je ne pense pas. Au delà d'un désir d'extension des perspectives que peuvent donner une oeuvre, on peut voir quelque chose de cruel dans la volonté de chercher le message Vrai dans une oeuvre. Encore, c'est le monde de l'idéalisme comme le réalisme et mon combat personnel contre les mots à lettres majuscules. À croire que le message de l'auteur est le plus important... que faire quand on ne peut plus communiquer avec l'auteur pour savoir ce qu'était vraiment son message? Quelle interprétation est bonne? On peut facilement tomber dans la facilité. Si nous avons une quelconque forme d'autorité ou d'influence sur un groupe. On peut facilement leurs faire croire que X a voulu dire Y dans son oeuvre, mais il est encore plus facile d'utiliser le grand nom de quelqu'un qui est mort, mais a laissé une oeuvre, pour lui faire dire quelque chose qu'il n'aurait jamais dit et en tiré du pouvoir. Je ne veux pas avoir l'air de m'acharner sur la religion, mais une grande partie du débat sur la religion tourne autour de cette question. Si la Bible a vraiment été révélée par un vieux barbu, alors tout est correct, mais à l'instant où on en doute, alors l'établissement institutionnel de l'église prend un grand coup. C'est dans l'impossibilité de prouver le vrai désir de l'auteur que l'on tire le ciment qui organise les cathédrales. Bon... il y a d'autres raisons et c'est pour ça que j'ai dit que ce n'était qu'un coup et non la fin de la religion... enfin. Je prends un autre exemple. Un exemple plus près de moi : l'utilisions par les nazis de Nietzsche ou même l'implication de Heidegger dans ce parti.

Bien des gens, encore aujourd'hui, s'attaquent à la pertinence de l'oeuvre de ses deux auteurs majeurs dans la pensée occidentale en brandissant cet argument simple, facile et totalement infondé : ils étaient liés aux nazis et donc leurs écrits sont nazi. N'est-ce pas facile de faire dire à leurs écrits une chose pareil. Des intellectuels tentent de trouver dans les textes des traces d'antisémitisme ou autre pour les discréditer, mais déjà là. Ce n'est pas une accusation baser sur l'intention de l'auteur, mais sur l'oeuvre en tan que tel. Je m'attaque personnellement à ceux qui discréditent Nietzsche et Heidegger en affirmant connaître leurs pensées et, cela fait, pense pouvoir juger l'oeuvre en entier sans la connaître.

Je ne dis pas que toutes les oeuvres se valent ni rien de cela, mais qu'il faut aller plus loin qu'une interprétation unique. C'est en ayant une vision plus relative de l'interprétation que l'on peut s'éloigner de ce genre d'absurde. Là où un voit antisémitisme, l'autre peut y voir amour pour l'humanité. Qui sait l'interprétation que l'on fera d'une oeuvre jugée aujourd'hui mauvaise. Sans que cela nous place dans une situation de relativisme absolu ou tout se vaille, il faut fuir cette quête de vérité là on on ne peut en trouver.

C'est un peu la pensée que j'avais dans ma dernière lettre sur le dialogue et les sentiments. Il y a quelque part un point entre les deux extrêmes. Je le placerais du côté du relativisme, mais sans le placer totalement au bout. Autant où je pense qu'il y a un point entre passion et rationalité, mais dans ce débat, je ne sais pas trop où me placer.

Je laisse cette lettre sur une citation qui me trouble encore et qui concerne fortement l'interprétation littéraire. Je la prend de Heinrich Heine. On la retrouve citée au Monument à la mémoire des livres brûlé à l'autodafé de l'université Humboldt à Berlin. À chaque fois où je passe à Berlin je me dois d'aller voir ces murs de bibliothèque blanche, mais vide... immensément vide...

Heine écrit donc... "Où ils brûlent des livres, ils brûleront aussi des gens."

Gabriel

1 commentaires:

Gabriel a dit…

Tu peux comprendre qu'ici, mon ami, je suis pour une totale liberté d'expression et de presse.