Une question qui, à la maison semble peu importante, prend une force et une dimension nouvelle quand on est longtemps en vacance. C'est en recevant un mot de toi, mon ami, que j'ai pris conscience de l'ampleur de la question de l'amitié. Je ne cesse de te le dire, mais mes amis me manquent, mais c'est plus que ça. Pourquoi est-ce qu'ils me manquent autant? Pourquoi est-ce que tu me manques autant? Je me suis plongé dans ce questionnement longtemps sans trouver de réponse. J'ai ici de bons amis, de bonnes relations. Je ne suis pas seul. J'ai un cercle d'ami et je suis entouré de différent niveau de relation.
Alors pourquoi est-ce qu'avec toi, mon sentiment est plus fort et plus difficile à endurer? À première vue, c'est le temps qui forme une amitié si forte. Le temps permettant aux deux individus de partager plus que des connaissances, des mots et des traits du passé. Quand l'avant est consommé, le présent devient l'élément central de l'amitié. Ensuite nous pourrions aligner toutes les caractéristiques qui ont été canonisées par la culture pour louer la belle et juste amitié. Tu me connais bien et là n'est pas mon propos. Je n'aime pas louer le commun, encourager la généralité, défendre la pensée unique, mais dans le domaine de l'amitié, l'originalité n'est pas commune et peut-être pas une mauvaise voie. Alors que penser?
Montaigne a écrit quelque part: "Parce que c'était lui, parce que c'était moi." à propos de son amie La Boetie. J'aime beaucoup ce passage. Il me touche et je le sens un peu lié à nous. À certains moments, quand je me demande pourquoi nous sommes amis, je ne trouve aucune réponse rationnelle. Rien, mais reste un amour fraternel et ce passage. "[...] l'amitié est l'art d'amoindrir les douleurs et de pulvériser les calculs."(Michel Onfray, La sculpture de soi) Oui! Brisé les calculs logiques, rationnel et laisser le mode électif comme seul moyen d'entré dans le cercle éthique de l'amitié. "Parce qu'elle est une contradiction flagrante au principe démocratique et égalitaire."
J'aime le ton iconoclaste d'Onfray dans ce domaine même s'il encense les lieux communs de l'antiquité. Oui, l'amitié est un topos très commun dans l'antiquité et c'est ce qui me rapproche encore un peu plus de ce temps. J'aime réfléchir sur la question même si c'est un éternel retour au même. Éternel retour, peut-être, mais reste que je suis maintenant loin de mes amis. Le temps n'a pas fait son travail et je n'ai pu voir en personne encore ce qu'il faut pour l'élection. Oui, certes, les gens que je côtoie ici sont près, mais ils n'ont pas atteint l'orbite de la relation amicale. Celle qui s'attaque directement à l'entropie et qui oppose un défi au changement.
Pour les gens que je dis mes amis, ici, je n'ai été que Gabriel le voyageur, le québécois qui se plaît à jouer l'ambassadeur de son pays et qui ne cesse de lire et de lire, de parler et de parler. Ils ne m'ont pas vu jeune, idéaliste, amoureux, rageur, triste, brisé et glorieux. Ils m'ont entendu raconter mes histoires, ma perspective présente du temps passé, mais ils ne m'ont pas "vécu". Ils n'ont pas été confrontés à l'évolution, au changement. "Car cette souveraine complicité a besoin de temps. [...] Jamais acquise absolument, elle est à construire sans cesse par des signes, des indications, des démonstrations."
C'est dans le temps que ces démonstrations peuvent être faites et aussi dans un certain contexte. Je n'aime pas critiquer mon temps et mon époque que j'aime, mais je voudrais seulement dire que je crois que notre époque est brumeuse quand vient le temps de s'ouvrir à ce genre de démonstration. Je ne peux louer le passé parce que tous les auteurs dont un texte m'a passé sous les yeux déploraient ce manque dans leurs temps et louais les temps anciens où la fraternité virile était commune et où l'amitié était affaire noble. Je pense que mon époque et surtout les gens qui y vivent ne sont pas ouverts à l'amitié. Ils ne veulent pas d'astre satellite autour d'eux outre des choses artificielles qui sont sorties de leur sein. Ils aiment les comètes, mais doutent de la lune. Ils aiment ce qui a une orbite vacillante et qui change sans cesse de cercle.
J'ai toujours admiré le genre de relation qu'un homme pouvait avoir envers des modèles, des maîtres et des amis. J'ai toujours eu un fort attrait vers ce genre d'éducation personnelle et d'échange entre individus qui s'éloigne du monde industriel pour se rapprocher de celui stellaire. L'amitié telle que je l'imagine et telle que je la trouve rarement dans mon monde est ainsi. Elle commence par l'élection d'un individu avec qui ensuite sera construit quelque chose à coût d'effort, de temps et de tout ce qui faute. Il n'y a pas de recette ni de guide. Il faut peut-être seulement l'ouverture à l'autre, cette franchise envers soi et l'affirmation du choix comme seul élément déclencheur de l'amitié. "Parce que c'était lui, parce que c'était moi." Voilà un passage plein de force! C'est un choix mutuel, une élection! Qui ne rêve d'avoir une relation comme Pluton et Charon? Ils se sont chacun capté dans l'orbite de leurs cercles éthiques pour n'être plus qu'ensemble à voir passé les comètes allant s'écraser partout dans le système solaire, loin du monde qui a rejeté leurs status.
Ainsi, l'amitié serait peut-être cette position élective où on décide de créer quelque chose avec quelqu'un, au-delà du temps et de l'entropie. C'est le genre de personne qu'on voudrait comme satellite et non comme comète. On le voudrait autour de nous toujours et c'est avec lui qu'on serait jour et nuit comme la lune tandis que les autres peuvent changer de satus selon les cercles éthiques. Je laisse Onfray faire une belle description dont j'apprécie particulièrement la fin.
Le dessein de l'ami est la contribution à l'élaboration de soi et d'autrui sous la forme accomplie et achevée d'une belle individualité, d'une singularité complète. Dans la seule relation amicale, le solipsisme se fait lointain, presque oublié. Là encore, au contraire de la relation amoureuse qui aggrave l'incommunicabilité entre les sujets. L'étymologie signale combien l'ami se définit par la privation de soi, par le renoncement à une partie de soi au profit de l'autre entendu comme ce fragment de nous qui fait maintenant défaut. L'amitié sectionne l'amour-propre pour installer dans la coupure ainsi pratiquée les premières forces qui, se cristallisant, donneront le rhizome essentiel. Ainsi, plus jamais la solitude ne sera comme auparavant. En ses bouffées les plus ardentes, les plus destructrices, la sensation d'être seul disparaît au profit d'une douceur pratiquement acquise et d'une bienveillance toujours disponible – ce qui n'exclut pas ni la sévérité ni la rigueur, au contraire.
Je sens dans ce passage toute la noblesse que j'attendais de cet auteur et tout ce que j'aime dans les belles paroles des idées communes. C'est une louange de la rareté, chose "rare" dans notre société d'abondance et de consommation. Le rare, autant matériel que physique est plus considéré comme douteux que beau. C'est en cela que je trouve parfois mon époque vide. L'influence de cette pensée originairement économique entre lentement dans la pensée. On accepte plus facilement ce que tous ont. Le rare n'est que luxe et surplus. Dans le monde de l'efficacité, on oublie que ce qui a parfois quelque chose de plus que le commun. J'écoutais récemment sur une radio francophone européenne un reportage sur les contrefaçons. Que ce soit le chocolat belge ou les montres Rolex, tout est copié et contre fait. Pourquoi est-ce que l'on fait des copies? Parce que des gens les achètent! C'est là le problème.
Si on rapproche cette lente et insidieuse disparition du rare dans l'économie à cause de l'état d'esprit des consommateurs, pourquoi ne pas présumer que le rare disparaîtrait aussi dans le domaine des relations humaines. Est-ce qu'une relation unique, rare que personne ne vit comme nous est quelque chose de bien ou de douteux. Si notre ami n'entre pas dans quelque catégorie ou si notre amitié n'a pas commencé ou ne se déroule pas comme le guru d'un quelconque magazine le suggère, n'est-ce pas une raison d'abandonner. Où n'est-ce pas inégalitaire d'oublier un ami plus qu'un autre? Ne faut-il pas accorder la même égalité à tous? De dizaines d'autres exemples me submergent sur ce thème pour seulement rendre ma lecture de Onfray plus réconfortante.
Au sommet des vertus, la moins exposée au futile et la plus insouciante devant les fragilités dues aux caprices, j'installe l'amitié, souveraine, virile et affirmative. Quand l'amour souffre du temps qui passe et se divise en présence des plaisirs qui lui sont extérieurs, elle se solidifie, s'affine et se précise, comme seule entrave pensable à l'entropie.
Élective, l'amitié est aussi aristocratique et asociale. Dans la relation au monde, elle est pourvoyeuse d'une force qui isole du reste de l'humanité. Par elle advient la singularité de chacun, car elle autorise, dans la sculpture de soi[...]
Je suis content de voir que toi et nombres de nos amis semblent garder leurs personnes ouvertes à l'unique, à la singularité et à l'élection. Je salue aussi ici ceux qui m'ont ou que j'ai rejetés, car accepter les décisions sociales marque une noblesse et une force. De plus, qui sait où l'entropie mènerait les hommes en tant qu'humanité et en tant qu'individu, seul et isolé dans le solipsisme.
Enfin, sur cette parole d'amitié qui se veut un hommage à toi qui me lit et qui me manque, je vais laisser la plume et aller dormir. Il est tard ici et j'ai cours demain. La routine fera un bien beau contraste avec ce beau discours. Je te parlerai bientôt de ma vie et de mon quotidien. Les choses vont bientôt changer ici. Le mois de mars sera le mois du changement après un mois de février ennuyeux qui fut le théâtre de bien peu de changement.
Au plaisir de te lire
Au revoir
Gabriel
1 commentaires:
Cher ami, je suis éblouie par ta façon d'écrire et par le choix de ce thème. L'amitié est le sujet sur lequel je me suis le plus questionnée sans trouver satisfaction. Tes écrits me font du bien; voir d'autres qui y songent et avec quels mots!
Oui, quelle époque bizarre et à mes yeux, c'est parce qu'elle offre plus d'obstacles à la proximité que jamais auparavant. Ce qui n'est pas un bon prétexte pour ne pas les combattre. Alors pardonne-moi de ne pas te lire plus souvent...
Quand je me fais un ami, j'ai un peu l'impression de tomber en amour. J'ai souvent dis ça, mais la citation de Montaigne résume mieux mon sentiment.
Merci de nous offrir des mots!
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